Découverte : La viticulture du Vexin au cœur du Moyen Âge

Entre le XIIIe et le XVe siècle, le Vexin français s’impose progressivement comme un terroir viticole dynamique. Au fil des siècles, le paysage médiéval du Vexin se transforme : coteaux plantés de vignes, villages structurés autour de la production de vin, foires animées… Autant de témoignages d’un âge d’or, où le vin n’est pas qu’une boisson, mais un acteur social, religieux et économique de premier plan.

Si l’on connaît surtout la renommée des vins d’Île-de-France au Moyen Âge, la place occupée par le Vexin, terre à cheval entre Paris et la Normandie, est plus singulière qu’il n’y paraît. Au carrefour des routes commerciales et des influences, ses vignerons traversent les aléas du climat et de l’histoire, mais inscrivent durablement leur production dans les usages de leur temps.

L’expansion des vignobles : chiffres et repères historiques

Le Moyen Âge voit l’apogée de la vigne en Île-de-France. Si la région parisienne abrite jusqu’à 42 000 hectares de vignes à son zénith au XIIIe siècle (source : « Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle », Roger Dion), le Vexin n’est pas en reste. Plusieurs manuscrits et cartulaires attestent, dès le XIIe siècle, du foisonnement des vignes sur les coteaux du Vexin français, notamment autour de Marines, Magny-en-Vexin et Vétheuil.

  • En 1272, le cartulaire de l’abbaye de Saint-Denis recense près de 600 hectares de vignobles sur la moitié sud du Vexin.
  • La dîme (impôt ecclésiastique) mentionne systématiquement la vigne dans plus de 40 communes vexinoises au XIVe siècle.
  • Les traces de pressoirs se retrouvent à La Roche-Guyon dès 1330 et à Vétheuil dès 1295.

Le lien entre la vigne et les ordres religieux est étroit. Moutiers, abbayes et prieurés participent activement à l’essor de la viticulture, que ce soit pour la consommation liturgique ou la vente. Le vin devient ainsi un bien stratégique, tant pour les barons locaux que pour l’Église.

Du vin, symbole de richesse et moteur économique

Le vin du Vexin possède alors deux valeurs majeures : il est un produit d’échange crucial et un marqueur social. Pour beaucoup de fermiers et de seigneurs locaux, la vigne représente une part considérable du patrimoine agricole. Les actes de vente, de donation ou d’héritage font apparaître la “pièce de vigne” comme unité de mesure et de richesse — preuve de son importance dans les dynamiques économiques régionales.

Ce vin s’exporte volontiers. Les marchés de Pontoise et de Meulan servent de plates-formes : il rejoindra Paris la prospère à dos de charrette ou par voie d’eau via la Seine et l’Oise. Selon les comptes communaux de Pontoise en 1340, le négoce du vin représente près de 30 % du trafic local, concurrençant céréales et drap.

  • À la fin du XIIIe siècle, un document de la ville de Magny-en-Vexin signale qu’un tonnelier pouvait produire jusqu’à 200 tonneaux par saison, dont un quart destinés à la capitale.
  • Le vin du Vexin s’affichait à un prix légèrement inférieur à ceux du Clos de Montmartre ou du Clos de Saint-Denis, mais sa réputation de “vin jeune et frais” attirait aubergistes et taverniers parisiens.

Place du vin dans la société : rites, usages et quotidien

Le vin des seigneurs, des religieux, des paysans

Au Moyen Âge, le vin est omniprésent dans toutes les strates de la société, mais pas de façon homogène. Pour la noblesse et le clergé, il est présent lors des banquets, cérémonies et célébrations religieuses. Les églises et abbayes du Vexin utilisent le vin local pour la messe — la “vinum sacrificii”, souvent récolté dans les vignes de leur domaine.

Chez les paysans, le vin est avant tout un aliment. On en boit quotidiennement, car l’eau est souvent insalubre. Le vin — souvent coupé d’eau ou transformé en “piquette” via une seconde fermentation des marcs — fait donc partie du repas, même modeste.

  • La “pinte” ou la “queue” : des unités de mesure locales permettent de contrôler le commerce et la fiscalité du vin.
  • Les Foires de la Saint-Martin ou du Carême voient le vin du Vexin couler à flot, notamment à Gisors et Magny-en-Vexin, véritables centres festifs médiévaux.

Le vin et les rituels de la vie : mariages, alliances, dons

Le vin du Vexin tient une place à part lors des moments clés de la vie. À la naissance d’un héritier, il n’est pas rare que des “tonneaux de l’an neuf” soient partagés entre la famille et le voisinage. Les mariages s’accompagnent obligatoirement d’un service de vin local, et lors des alliances féodales, on “scelle” parfois l’accord autour d’un pressoir.

Typicité et particularités du vin du Vexin au Moyen Âge

On attribue au vin du Vexin médiéval des caractéristiques bien différentes d’aujourd’hui. Les écrits et comptes de bouche de l’époque décrivent généralement un vin blanc, acide, avec peu de garde — à consommer dans l’année. Cela s’explique par le climat et les cépages alors cultivés : le gouais blanc prédomine, parfois le meslier et quelques rouges pointent, selon les localités.

Le vin servait aussi de base à la fabrication de vinaigre, ingrédient essentiel pour la conservation et l’assaisonnement. Les sources des cartulaires notent la présence de “vini agresti” – des vins de pressurage grossier (“vin de paille” ou piquette destinés au peuple) et de meilleurs crus réservés à la liturgie ou exportés.

  • Les caves voûtées de Vétheuil ou de La Roche-Guyon, encore visibles aujourd’hui, témoignent de l’importance donnée à la conservation, malgré les limites techniques médiévales.
  • L’édit royal de Charles VI en 1411 mentionne le “Vin de Mantes et du Vexin” comme référence régionale, à côté des vins de Meulan ou de Montmorency.
  • Le vin du Vexin est fréquemment utilisé dans les recettes du Viandier de Taillevent (XIVe s.), signe de sa présence à la table des puissants.

Défis, crise climatique et évolution de la vigne

À partir de la seconde moitié du XIVe siècle, la viticulture du Vexin connaît ses premiers revers. Causes principales : crises climatiques (notamment le début du “Petit Âge glaciaire” vers 1300-1350), épidémies (peste noire) et guerres. Les surfaces cultivées se réduisent lentement, parfois au profit d’autres cultures (orgerie, céréales, lin).

Les textes de doléances des états provinciaux du Vexin au XVe siècle témoignent de la détresse des vignerons lors des hivers rigoureux. Certains mentionnent la quasi-disparition des vendanges sur deux années consécutives dans les villages de Chars ou d’Auvers-sur-Oise (Archives départementales du Val-d’Oise).

  • La période 1370-1430 marque une baisse de plus de 30 % du volume de vin produit dans le Vexin, selon les comptes de dîme.
  • En dépit des difficultés, la tradition perdure, portée par la résilience des communautés villageoises et la demande constante des marchés parisiens.

Héritages, traces et légendes autour du vin du Vexin médiéval

Les influences du passé restent visibles jusque dans les paysages : présence de murets, vieux pressoirs, toponymes rappelant les “Clos”, “Coteaux”, “La Vigne”. Les légendes populaires font régulièrement référence à des miracles de vendanges ou à des périodes de disette compensées par la “miraculeuse montée du vin” — une expression qui traduit à la fois la rareté et la précieuse symbolique du produit dans les sociétés rurales.

Parmi les anecdotes transmises, celle de la “Confrérie des Coteaux de Vétheuil” fondée (selon certains actes apocryphes) par les bourgeois pour protéger la qualité du vin local face à la fraude, ou la tradition du “baptême” du vin nouveau dans plusieurs paroisses du Vexin, attestent de l’attachement populaire à ce patrimoine.

Perspectives actuelles : un patrimoine à redécouvrir

L’histoire du vin du Vexin au Moyen Âge révèle ses multiples facettes : moteur économique, symbole social, ancrage religieux, et mémoire vive. Bien que le phylloxéra et l’urbanisation aient largement effacé cette tradition au fil des siècles, une poignée de communes, d’associations et de vignerons tentent aujourd’hui de renouer avec ce passé viticole — replantant des ceps là où le vin faisait autrefois la fierté du Vexin.

  • Les fêtes médiévales de Château-Gaillard ou de Vétheuil remettent à l’honneur les anciens cépages.
  • Des vignobles expérimentaux, soutenus par des collectivités locales, proposent de (re)découvrir ce produit typique et ses usages historiques.

Cette redécouverte du patrimoine invite à reconsidérer le rôle du vin du Vexin, non plus seulement comme une production agricole, mais comme une clé de lecture privilégiée pour comprendre la société, les paysages et l’art de vivre du Moyen Âge sur ce généreux terroir.

Sources principales : Roger Dion, « Histoire de la vigne et du vin en France des origines au XIXe siècle » ; Archives départementales du Val-d’Oise et des Yvelines ; Viandier de Taillevent (XIVe s.) ; Études « La vigne en Île-de-France au Moyen Âge » (Annales ESC 1974).

En savoir plus à ce sujet :