Le Vexin français : des terres discrètes marquées par la vigne

Niché entre la Seine et l’Oise, le Vexin français ne figure pas toujours sur la carte des grands vignobles. Pourtant, ses coteaux en pente douce, ses sols calcaires et son climat tempéré ont accueilli la vigne dès les premiers siècles. Une histoire ponctuée d’épisodes fastes et de replis, résonant parfois avec l’histoire viticole de l’Île-de-France dans son ensemble.

Les origines antiques : traces de la vigne gallo-romaine

À quand remonte l’arrivée de la vigne dans le Vexin ? Plusieurs sources archéologiques attestent d’une pratique viticole dès l’Antiquité tardive.

  • Durant la période gallo-romaine (Ier au IVe siècle), la culture de la vigne se développe activement dans les territoires de la Gaule, stimulée par la proximité de Lutèce (Paris) et par la demande en vin des garnisons, aristocrates et marchands.
  • Des fouilles à proximité de Marines, Magny-en-Vexin et Vétheuil ont mis au jour des vestiges de pressoirs antiques, d’amphores dédiées au transport du vin et de fragments de plantations (Source : INRAP - Institut national de recherches archéologiques préventives).
  • Si l’expansion est d’abord portée par de grandes villae gallo-romaines, certaines analyses palynologiques (étude des pollens fossiles) ont mis en évidence la présence de vitis vinifera dès l’Antiquité dans le nord de l’Île-de-France, incluant le Vexin (Source : “Vigne et vin en France à l’époque romaine”, revue Gallia, 2002).

La culture de la vigne demeure cependant limitée par les contraintes climatiques et la concurrence des cultures céréalières, essentielles pour alimenter la capitale en pleine croissance.

Le Moyen Âge : Essor, privilèges et structuration des vignobles

C’est au Moyen Âge que la vigne va réellement s’implanter dans le Vexin et dans toute l’Île-de-France. Plusieurs facteurs vont en favoriser le déploiement :

  • Le rôle de l’Église et des monastères, comme à l’abbaye de Saint-Germer-de-Fly ou de Royaumont, qui possèdent et exploitent de grandes surfaces de vignes, à la fois pour l’usage liturgique et pour répondre à la demande de vins “de soif” destinés aux populations urbaines.
  • L’essor économique des bourgs et des villes du Vexin, notamment Gisors, Marines et Magny-en-Vexin : dès le XIe siècle, des textes évoquent le “vin du Vexin”, considéré comme un produit d’échange vers Paris et la Normandie (Source : Archives départementales du Val-d’Oise et des Yvelines).
  • Les progrès techniques médiévaux, comme l’amélioration des modes de taille et la généralisation du pressoir à levier vers le XIIIe siècle.

À la fin du Moyen Âge, la vigne couvre plusieurs centaines d’hectares dans le Vexin. À titre indicatif, vers 1470, on estime à près de 300 hectares la surface plantée sur la partie française du Vexin, selon les recherches de Philippe Méry (Source : “La vigne dans le bassin parisien au Moyen Âge”, Revue d’histoire régionale, 1999). Les bords de Seine, les plateaux de Mantes et le secteur de Villers-en-Arthies sont alors en pleine production.

Du XVIe au XVIIIe siècle : rayonnement, crises et reconversions

Un terroir qui s’impose sur les tables parisiennes

Le développement démographique de Paris entraîne une expansion sans précédent du vignoble francilien. Au XVIIe siècle, la cour, la bourgeoisie et le peuple consomment massivement des “petits vins” produits dans tout le bassin. Le Vexin français tire alors son épingle du jeu grâce :

  • À sa proximité logistique avec la capitale : le transport par la Seine et l’Oise permet un acheminement rapide, limitant les risques d’altération du vin.
  • À une spécialisation progressive. Si l’on parle volontiers de vins blancs légers et friands, à l’acidité marquée, il existe aussi une tradition de clairets et de “petits rouges” à base de cépages anciens comme le morillon ou le gamay.
  • Selon une enquête de l’abbé Lebeuf menée au XVIIIe siècle, “les vins du Vexin, hâtifs et agréables, sont fort recherchés par les cabaretiers de Paris” (Source : Gallica - BnF).

Lutte contre les maladies et bouleversements climatiques

  • Le “petit âge glaciaire”, période froide entre le XIVe et le XIXe siècle, modifie durablement la qualité et la quantité des vendanges. Les années de gel précoce se multiplient.
  • Les crises sanitaires (oïdium puis phylloxéra) au XIXe siècle achèvent de détruire un vignoble déjà affaibli. Le Vexin n’est pas épargné : entre 1850 et 1900, la quasi-totalité des parcelles viticoles disparaissent, remplacées par des cultures céréalières ou fruitières (Source : Histoire des vignobles franciliens, Comité Île-de-France des Vins et Spiritueux).

En 1829, selon le cadastre, les vignes occupent encore environ 210 hectares dans le seul canton de Magny-en-Vexin. En 1900, il n’en subsiste guère plus de 10, souvent à l’état de friches ou de petites exploitations familiales (Source : “Le Vexin français, une histoire du territoire”, éditions du CHT).

XXe siècle : la disparition et la renaissance fragile

Après 1914, la quasi-totalité du vignoble disparaît face à la concurrence des vins du sud (transports ferroviaires), au développement urbain et à l’exode rural.

  • En 1930, il ne reste que quelques exploitants, principalement pour l’autoconsommation, et la mémoire du vin du Vexin s’efface progressivement.
  • Les cépages anciens sont peu à peu arrachés ; seules subsistent quelques traces sporadiques — vieilles treilles dans les villages, toponymie (“Clos”, “Vignettes”, “Rue des Vignes”, etc.).

Un renouveau associatif et patrimonial à partir des années 1990

  • Depuis les années 1990, plusieurs initiatives de replantation voient le jour, portées par des associations locales (Société d’Histoire du Vexin, Confrérie des Compagnons du Clos de Vauréal, etc.).
  • Le Conservatoire des Cépages d’Île-de-France, avec le soutien du Parc Naturel Régional du Vexin français, identifie et replante quelques hectares dans le but de préserver la biodiversité et la mémoire viticole régionale.
  • En 2020, on recense officiellement moins de 12 hectares plantés, répartis sur une quinzaine de parcelles bénévoles, souvent cultivées en association ou en micro-exploitation, à Magny-en-Vexin, Marines, Vigny, Ableiges et Osny (Source : PNR du Vexin français).

Pourquoi le Vexin offre un terrain prometteur à la replantation

Les sols argilo-calcaires, comparables à ceux du bassin de Champagne, bénéficient d’une exposition et d’une ventilation propices à l’élaboration de vins blancs secs et fruités, ainsi que de rouges légers à base de pinot noir ou d’autres cépages adaptés au nord.

  • Le travail de conservation conduit à la redécouverte de cépages anciens : morillon blanc (ancêtre du chardonnay), pinot meunier, gamay, melon de Bourgogne.
  • Des projets autour du vin naturel, sans intrants, fédèrent de nouveaux amateurs.
  • Des événements comme les “Vendanges festives du Vexin”, organisées annuellement à Chars ou Ableiges, témoignent d’un enthousiasme croissant pour la vigne locale et l’œnotourisme.

Si la vigne dans le Vexin n'a pas retrouvé l’envergure d’autrefois, elle s’inscrit aujourd’hui dans une démarche culturelle, participative et écologique, en phase avec les attentes du XXIe siècle.

Perspectives : entre héritage et avenir

La vigne, présente dans le Vexin français depuis l’Antiquité, a forgé un pan méconnu de l’identité de la région. Entre permanences et ruptures, la mémoire viticole ressurgit, nourrie par les manuscrits médiévaux, le langage des pierres et l’engagement des habitants. Les initiatives de replantation et de valorisation patrimoniale recréent le lien entre ce passé foisonnant et les projets d’avenir.

Redécouvrir ─ ou cultiver ─ la vigne dans le Vexin, c’est participer à une aventure collective, mêlant histoire, paysage, biodiversité et convivialité. Un patrimoine précieux, à la fois discret et prometteur.

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