Un terroir viticole né au Moyen Âge

À une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Paris, entre les méandres de la Seine et les plateaux calcaires, le Vexin français offre un visage inattendu : celui d’une terre de vins. Longtemps éclipsée par ses voisines plus célèbres, la viticulture du Vexin possède pourtant une histoire aussi ancienne que singulière.

Dès le IXe siècle, on trouve des mentions de la vigne dans le Vexin grâce aux textes monastiques et seigneuriaux (source : Gallica BNF - archives médiévales). Le climat, propice à la culture de cépages rustiques, et la proximité de Paris expliquent un essor accéléré de la viticulture dès le haut Moyen Âge. Les abbayes, véritables moteurs économiques et techniques du territoire à cette époque, participent activement au défrichage et à l’organisation des vignobles :

  • L’abbaye de Saint-Germer-de-Fly administre plusieurs clos viticoles dans le Val-d’Oise ;
  • L’abbaye de Saint-Denis, propriétaire terrienne majeure du Vexin, contrôle la production et le commerce du vin sur la route Paris-Rouen.

Déjà, la vigne occupe alors une place stratégique, nourrissant à la fois les communautés religieuses, les seigneuries et la bourgeoisie parisienne.

Le Vexin, bassin d’approvisionnement de la capitale

Entre le XIVe et le XVIIIe siècle, la viticulture Vexinoise sert en grande partie à répondre à la soif grandissante de Paris, dont la population explose. Selon les recherches de l’historien Jean-Robert Pitte (source Persée), on estime qu’au XVIIe siècle, près de 40 % de la surface agricole du secteur de Magny-en-Vexin était plantée en vigne. On cultive alors principalement des cépages autochtones tels que le gouais et le morillon, ancêtres du chardonnay et du gamay modernes. Les vins, souvent légers et acidulés, sont appréciés pour leur fraîcheur sur les tables de la capitale.

L’organisation du vignoble se structure autour des « clos » : des parcelles murées, parfois adossées à des maisons de maître ou à des fermes. Quelques villages phares se distinguent :

  • La Roche-Guyon, dont le vignoble sur les coteaux surplombe la Seine ;
  • Vallangoujard et Bray-et-Lû, réputés pour la qualité de leurs cépages précoces ;
  • Magny-en-Vexin, qui concentre la plus forte densité d’exploitations viticoles de la région au XVIIIe siècle.

De nombreux témoignages évoquent la vie des vignerons, sous contrôle étroit des propriétaires laïcs et religieux, mais aussi du commerce fluvial du vin sur la Seine et l’Oise, en tonneaux vers les tavernes parisiennes.

Du déclin à l’oubli : la disparition programmée des vignes (XIXe-XXe siècle)

Comme dans de nombreuses régions autour de Paris, le Vexin subit de plein fouet les crises du XIXe siècle. Trois facteurs majeurs bouleversent définitivement le paysage viticole local :

  1. La concurrence du Sud-Ouest et du Languedoc : Les progrès du rail permettent d’acheminer des vins rouges méditerranéens, souvent moins chers et plus corsés, vers Paris.
  2. L’arrivée du phylloxéra : Entre 1880 et 1895, ce puceron ravage la quasi-totalité des ceps autochtones, rendant la replantation aléatoire et coûteuse.
  3. L’urbanisation progressive : La pression agricole recule face à l’expansion de bourgs desservis par le train ou la route, convertissant d’anciennes terres viticoles en jardins ou terrains à bâtir.

Quelques chiffres illustrent cette mutation :

  • Près de 2 500 hectares de vigne recensés dans le Vexin au début du XIXe siècle (source : INSEE – recensement agraire).
  • Moins de 15 hectares restants à la veille de la Seconde Guerre mondiale, dispersés sur quelques villages comme Vétheuil ou Magny-en-Vexin.

La plupart des ceps disparaissent dans l’entre-deux-guerres. Le savoir-faire vigneron s’efface petit à petit, bien que certaines familles perpétuent, à titre privé et sur de très petites surfaces, la fabrication de vins domestiques (“le Vin de l’abbé” par exemple).

Renaissance et renouveau : la viticulture contemporaine dans le Vexin

Comme souvent en Île-de-France, l’histoire ne s’achève pas avec le déclin. À la croisée des années 1980 et 1990, des associations, des amateurs éclairés et des collectivités locales s’engagent pour réhabiliter le patrimoine viticole vexinois. Cette nouvelle aventure repose sur des initiatives à la fois patrimoniales, pédagogiques et œnologiques.

La replantation des clos historiques

  • En 1998, le Clos du Château de la Roche-Guyon renaît sous l’impulsion d’une association de bénévoles et de la municipalité. On y replante du chardonnay et du pinot noir sur près d’un hectare.
  • A Vétheuil, le Clos de Vétheuil, initialement réhabilité dans un but pédagogique, produit aujourd’hui quelques centaines de bouteilles par an, principalement pour des événements locaux.
  • D’autres micro-parcelles, à Magny-en-Vexin ou à Chars, voient le jour dans les années 2010, la plupart du temps pilotées par des réseaux associatifs ou des collectivités.

Des vins identitaires, produits en petite quantité

La production actuelle reste modeste et avant tout symbolique : environ 6 à 8 hectares plantés dans l’ensemble du Vexin français (source : PNR du Vexin français). La filière s’oriente autour de plusieurs axes :

  • Des pratiques respectueuses de l’environnement, privilégiant l’agriculture biologique ou raisonnée ;
  • La valorisation de cépages adaptés au terroir et climat local : chardonnay, pinot noir, mais aussi pinot gris ou auxerrois ;
  • Une dimension fortement éducative : visites de vignobles, ateliers de taille et de vendange, activités d’œnotourisme familial.

On note également la structuration d’une identité visuelle commune (étiquettes inspirées des archives médiévales, bouteilles sérigraphiées, etc.) et un rôle moteur joué par les fêtes du vin du Vexin, qui rassemblent chaque automne de plus en plus d’amateurs curieux.

Anecdotes & faits marquants de la vigne vexinoise

  • Le célèbre peintre Claude Monet, installé quelque temps à Vétheuil (1878-1881), a peint à plusieurs reprises les coteaux viticoles du village (source Louvre Lens – tableau « Vétheuil, été » 1880).
  • Au XVIIIe siècle, les registres de Magny-en-Vexin signalent la présence de près de 120 vignerons professionnels pour moins de 2 000 habitants : une densité inédite aujourd’hui.
  • Le vin du Vexin était parfois surnommé « le vin frais de Paris », notamment pour la consommation estivale à la Cour.
  • La plupart des clos historiques bénéficient d’une exposition sud ou sud-sud-ouest, permettant une maturité optimale dans un climat semi-océanique parfois frais.

Quels enjeux pour l’avenir du vignoble véxinien ?

La dynamique engagée dans le Vexin illustrent l’attrait grandissant pour les vignobles de proximité à quelques dizaines de kilomètres des grandes villes. Les enjeux qui se dessinent sont multiples :

  • Préservation de la biodiversité : la vigne y favorise la diversité des paysages et abrite une faune spécifique (aux abords des clos, on observe une flore rare et la présence de nombreux pollinisateurs).
  • Valorisation économique et touristique : les routes du vin du Vexin sont une porte d’entrée vers une offre œnotouristique de qualité, appuyée par la gastronomie locale (fromages, miels, pâtes de fruits, etc.).
  • Transmission du savoir-faire : de nombreux ateliers associatifs initient les jeunes générations aux gestes du vigneron et à l’histoire du territoire.

Le Vexin s'inscrit désormais dans le mouvement des « micro-appellations » qui font le pari de la qualité et de la singularité. Chaque bouteille produite, bien plus qu’un vin, devient un emblème de ces terres aux traditions renaissantes.

Bibliographie et sources à découvrir

  • Jean-Robert Pitte, Histoire du paysage français, Fayard
  • Parc naturel régional du Vexin français – Dossier Vignes du Vexin
  • Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE)
  • Gallica BNF – archives médiévales sur la vigne
  • Base Mérimée – Ministère de la Culture, patrimoine rural et viticole du Val-d’Oise

Redécouvrir la mémoire de la vigne dans le Vexin

Préserver, transmettre, réinterpréter : la viticulture du Vexin français se raconte comme une longue histoire de cycles, de résilience et d’initiative collective. Elle invite à la curiosité, à la balade sur ses coteaux, à la rencontre d’un patrimoine discret mais vivant. Aujourd’hui encore, entre deux rangs de vigne, se joue le dialogue entre passé et présent : le goût d’un terroir et la passion de le faire vivre.

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