Le Vexin, un passé viticole oublié

Située aux confins de l’Île-de-France et de la Normandie, la région du Vexin dessine depuis le Moyen Âge un paysage de bocages et de coteaux. Longtemps, ce doux relief a été tapissé de vignes. Cette activité, aujourd’hui méconnue, constituait pourtant une part essentielle du quotidien rural du Vexin français jusqu’au XIXe siècle.

Une tradition millénaire

  • Aux origines : Les textes et chartes médiévales signalent la culture de la vigne autour de Pontoise, Magny-en-Vexin et Vétheuil dès le Xe siècle (Jean Favier, « Le Vexin français. Mille ans d’histoire »).
  • Le Grand siècle du vin du Vexin : Entre le XIIe et le XIIIe siècle, la viticulture s’étend sur les coteaux calcaires, bénéficiant d’une situation de compromis parfaite entre climat, sols drainants et proximité des marchés parisiens. En 1789, on recense environ 2000 hectares de vignes sur le seul territoire du Vexin français (source : Archives départementales du Val-d’Oise).
  • Un vin populaire, souvent acide : Destiné en premier lieu à la consommation locale, le « petit vin de Paris », issu des collines du Vexin, trouve sa place sur les tables modestes de la capitale et dans les tavernes de banlieue.

Les causes de la disparition de la vigne dans le Vexin

Le vignoble du Vexin connaît son apogée au XVIIIe siècle, mais à partir du XIXe siècle, une série de bouleversements précipitera son déclin fulgurant.

Phylloxéra, chemins de fer et concurrence du sud : les trois coups de grâce

  1. La crise du phylloxéra (fin XIXe siècle) :
    • Le phylloxéra, petit insecte ravageur, touche d’abord la Provence en 1863 avant de gagner progressivement vers le nord.
    • Entre 1880 et 1895, la quasi-totalité des vignes du Vexin sont détruites. Les vignerons, dépourvus de moyens et de porte-greffes américains, abandonnent la lutte. Ex : Entre 1870 et 1910, les surfaces viticoles passent de plus de 2000 hectares à moins de 100 hectares (source : INRA, « Histoire de la viticulture en Île-de-France »).
  2. La concurrence des vins du Midi :
    • L’arrivée du chemin de fer (Pontoise est reliée à Paris en 1863) favorise l’importation massive de vins méridionaux, plus sucrés, moins chers, produits en quantités industrielles depuis le Languedoc et la Bourgogne (Vigne & Vin Occitanie).
  3. L’urbanisation galopante :
    • Proximité avec Paris et transformation de la société paysanne : les terres les moins rentables viticoles sont converties en cultures céréalières ou englouties par la naissance des banlieues (notamment autour de Cergy-Pontoise).

Quelques dates repères

  • 1792 : 80 % des villages du Vexin possèdent au moins une parcelle de vigne.
  • 1865 : Dernier recensement où la vigne couvre plus de 2000 hectares dans le Vexin français.
  • 1892 : Le phylloxéra anéantit la quasi-totalité du vignoble.
  • 1930 : Il ne subsiste que quelques cépages sur quelques pentes exposées, presque exclusivement réservés à l’autoconsommation ou, parfois, à la production de vinaigre.

Les traces du passé : patrimoine et mémoire de la vigne

Malgré la disparition presque totale des vignes, la mémoire du passé viticole est restée vivace dans la toponymie locale et les traditions orales. De nombreux villages du Vexin présentent encore des ruelles nommées « Rue de la Vigne », « Côte du Pressoir », ou des bâtiments anciens appelés « le Chai », témoignant de l’importance passée de cette culture.

  • À Vétheuil, le Quai de l’Écluse correspondait autrefois à un port d’expédition du vin vers Paris.
  • L’église d’Oinville-sur-Montcient abrite une ancienne cuverie restaurée par des bénévoles.
  • On retrouve encore des pressoirs monumentaux dans certaines fermes du parc naturel régional du Vexin français (source : PNR Vexin français).

La renaissance du vignoble du Vexin : racines et défis contemporains

Un renouveau né de la passion et de la persévérance

À partir des années 1990, des acteurs locaux, associations, collectivités et agriculteurs se mobilisent afin de réimplanter la vigne dans le Vexin, sur les terres où elle prospérait autrefois. Ces initiatives reposent sur deux axes : la sauvegarde du patrimoine et le développement d’une production viticole de qualité, à taille humaine.

  • La Confrérie des vignerons du Vexin : Fondée en 1998, elle s’engage à faire revivre la vigne à Omerville, Vétheuil, et Cléry-en-Vexin, en favorisant des cépages résistants et adaptés au climat septentrional. Elle organise chaque année la Fête de la Vigne, rassemblant habitants et vignerons amateurs.
  • Le vignoble expérimental du Clos Saint-Thibault à Vétheuil : Créé en 2010, il s’étend aujourd’hui sur 1,2 hectare, cultivé par les membres de l’association Terre de Vigne et de Saveurs. On y met en valeur chardonnay, pinot noir et gamay (source : Terre de Vigne et de Saveurs, Vétheuil).
  • La relance à Magny-en-Vexin : Depuis 2015, l’association Les Amis du Parvis cultive 80 ares de vignes en agriculture raisonnée. Plus de 3000 pieds ont été plantés, pour un objectif de production de 2000 bouteilles par an à l’horizon 2025.
  • Agriculteurs & néo-vignerons : Des exploitants agricoles du Vexin choisissent de replanter quelques hectares en cépages Chardonnay sur les meilleurs coteaux, misant sur un vin blanc sec et floral, valorisé en circuit court.

Mise en valeur et ancrage local : axes forts de la renaissance

  1. Respect du terroir et démarches écologiques :
    • Adaptation aux contraintes du climat francilien et choix de porte-greffes résistants.
    • Conduite raisonnée et traitements limités autorisés par la réglementation (PNR Vexin français).
  2. Production limitée, recherche de qualité :
    • Les rendements restent faibles (de 20 à 50 hectolitres/hectare), la plupart des cuvées sont vendangées à la main, la production totale sur l’ensemble du Vexin français restant inférieure à 10 000 bouteilles annuelles actuellement.
  3. Valorisation touristique et éducative :
    • Ouvertures de caveaux, fêtes du vin, ateliers de dégustation et visites pédagogiques sensibilisent habitants et touristes au patrimoine viticole retrouvé.

Focus sur les nouveaux vins du Vexin : principales cuvées et producteurs

Nom du domaine/association Localisation Superficie (2023) Cépages principaux Caractéristiques du vin
Clos Saint-Thibault Vétheuil 1,2 ha Chardonnay, Pinot Noir Blanc vif et minéral; rouge léger, notes de griotte
Vignoble des Amis du Parvis Magny-en-Vexin 0,8 ha Chardonnay, Gamay Blanc fruité et floral; rosé frais
La Vigne d’Omerville Omerville 0,6 ha Chardonnay, Pinot Meunier Effervescents typés, blancs secs

Entre tradition et avenir : les nouveaux défis du vignoble du Vexin

Ce renouveau n’est pas sans obstacles. Les vignerons du Vexin doivent composer avec des épisodes de gel printanier, des contraintes réglementaires du Parc naturel, et une méconnaissance relative du public. Mais la dynamique engagée depuis près de 30 ans porte déjà ses fruits. Le vin du Vexin n’ambitionne plus de rivaliser en volume avec les grandes régions françaises, mais il apprend à s’imposer comme un produit d’identité, rare, marqué par le climat francilien et le travail patient de ses artisans.

L’avenir de la viticulture dans le Vexin s’écrit entre héritage réinventé et engagement environnemental. Si la reconnaissance en IGP (Indication Géographique Protégée) est encore à l’étude, la fierté des vignerons et la curiosité des amateurs de terroir ne cessent de grandir. À travers ce retour de la vigne, le territoire retrouve un pan essentiel de son identité, conjuguant mémoire, gastronomie et convivialité pour les années à venir.

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