Un vignoble à l’histoire mouvementée : du Moyen Âge à la transition moderne

Le Vexin français, si discret qu’on en oublie parfois l’existence viticole, a pourtant longtemps vibré au rythme de la vigne. Si les coteaux ensoleillés témoignent encore d’un passé foisonnant, l’époque moderne (XVIe-XXe siècles) a été traversée par de profondes mutations agricoles, économiques et sociales. Pour comprendre l’état actuel de la viticulture dans cette région, il faut plonger dans une chronologie souvent mal connue où la vigne occupe un rôle changeant, modelé par les crises, la fiscalité royale, puis l’industrialisation.

Les premières mutations de la viticulture vexinoise : XVIe–XVIIIe siècles

À la Renaissance, le Vexin fait partie intégrante du grand vignoble francilien (Vexin, Montmorency, Argenteuil, Suresnes) qui alimente Paris. Les documents d’archives témoignent d’une vigne omniprésente dans le paysage : au XVIIe siècle, on compte près de 30 000 hectares de vignes plantés en Île-de-France (source : Institut national de recherches archéologiques préventives – INRAP).

  • La culture était dominée par le chasselas, le gamay et le pinot meunier.
  • Le vin du Vexin, modeste et souvent acide à cause du climat, sert surtout au cabaret parisien, à destination populaire.

Pourtant, la fiscalité pesante – droits d’entrée aux portes de Paris (gabelle, octroi, etc.) – va peu à peu freiner cette vitalité. Vers la fin du XVIIIe siècle, le vignoble commence à régresser : la concurrence des vins du Sud et des régions voisines, acheminés plus facilement grâce à la batellerie sur l’Oise et la Seine puis, au XIXe, par le chemin de fer, rend le vin du Vexin économiquement moins compétitif.

Crises, régressions… et disparition quasi-totale de la vigne : XIXe siècle

Le grand tournant se produit au XIXe siècle. À partir des années 1860, deux phénomènes bouleversent la viticulture vexinoise et francilienne :

  1. L’apparition du phylloxéra :
    • Ce puceron ravageur, arrivé d’Amérique, détruit la quasi-totalité du vignoble local dans les années 1875-1895.
    • La replantation sur porte-greffes américains reste marginale : le coût, la mécanisation possible d’autres cultures et la rentabilité décroissante du vin local entraînent un recul majeur.
    • Chiffre phare : En 1900, moins de 1% du vignoble d’Île-de-France d’avant 1800 subsiste (source : INAO).
  2. La concurrence et la mutation agricole :
    • Le chemin de fer permet l’arrivée de vins du Midi à bas prix à Paris.
    • Les terres vexinoises, proches de la capitale, passent rapidement à la céréale intensive : blé, betterave, luzerne. La polyculture gagne sur la monoculture de la vigne.

Des villages tels qu’Auvers-sur-Oise ou La Roche-Guyon, où la vigne couvrait encore des centaines d’hectares au début du siècle, voient cette activité tomber en quasi-oubli au fil de trois générations. L’évolution du paysage est telle que l’on confond les vieux murs à vignes avec des vestiges de fortifications !

Le XXe siècle : renaissance associative, expérimentations et patrimonialisation

La vigne, symbole de résistance culturelle

Dès les années 1970, la vigne réapparaît dans le Vexin à la faveur d’initiatives associatives et pédagogiques. Ce mouvement surgit au sein d’une volonté plus large de redécouverte du patrimoine paysan, dans un Vexin qui cherche à cultiver son identité face à l’urbanisation galopante de l’Île-de-France.

  • Première plantation à Auvers-sur-Oise en 1975, avec 1 000 pieds replantés sur les coteaux du Valhermeil (source : site officiel Ville d’Auvers-sur-Oise).
  • La Roche-Guyon réinstalle sa vigne au début des années 1990 pour des raisons patrimoniales et économiques.
  • En 2010, la coopérative Vexin-Viticole essaie d’expérimenter un Pinot noir sur deux hectares à Marines.

On observe non pas un retour massif de la production commerciale, mais une valorisation mémorielle : la vigne redevient un marqueur paysager, un élément d’animation culturelle (fêtes des vendanges, journées du patrimoine, circuits œnotouristiques).

Le renouveau agricole sous le signe de la qualité

Les exploitations récentes sont tournées vers :

  • Une vinification artisanale, souvent effectuée dans des chais municipaux ou associatifs.
  • La biodiversité : variétés rustiques adaptées au terroir et à la climatologie locale : chardonnay, pinot noir, auxerrois, ainsi que de vieux cépages identitaires.
  • Une distribution locale : circuits courts, restauration régionale, ventes à la propriété ou lors de fêtes villageoises.

Cet essor demeure modeste en chiffres. On dénombre aujourd’hui moins de 10 hectares de vignes en production sur la totalité du Vexin français (source : Parc naturel régional du Vexin français – PNRVF, rapport 2023). La quasi-totalité des vins produits bénéficient d’une diffusion confidentielle, réservée à une clientèle locale ou aux touristes de passage.

Enjeux contemporains et mutations récentes : XXIe siècle

L’adaptation du vignoble vexinois au réchauffement climatique

Un facteur inattendu bouleverse la donne : la remontée des températures moyennes. Alors que, traditionnellement, la maturation des raisins posait problème, les dernières statistiques de Météo France enregistrent une hausse moyenne de +1° Celsius en soixante ans sur la plaine d’Epône-Gisors.

  • Les expérimentations récentes (2020-2024) menées par la ferme de l’Ormoy (Avernes) testent de nouveaux cépages plus précoces ou résistants aux maladies cryptogamiques (source : PNRVF).
  • La maturité phénolique plus fréquente permet au chardonnay, planté localement, d’atteindre désormais 12° d’alcool naturel, seuil rarement franchi avant le XXIe siècle.

Du vin… mais aussi de nouveaux usages de la vigne

  • Produits dérivés : vinaigres, gelées de raisin, jus, valorisent la petite production.
  • Oenotourisme vert : les promenades, dégustations en plein air et ateliers d’initiation à la taille s’inscrivent dans l’offre touristique du Vexin (ATPV Vexin, 2023).
  • Implication pédagogique : des écoles et lycées agricoles participent à des ateliers autour de la viticulture ; le lycée agricole de Bray-et-Lû développe un micro-vignoble expérimental.

Perspectives et défis pour le Vexin viticole de demain

La viticulture vexinoise reste un laboratoire où se conjuguent mémoire rurale, innovation écologique et anecdote savoureuse :

  • Le premier vin « moderne » d’Auvers-sur-Oise, millésime 1978, fut dégusté… par l’équipe du musée Van Gogh : symbole d’une renaissance modeste mais passionnée.
  • En 2022, la commune de Vétheuil lance une parcelle de vigne pédagogique, plantée avec l’aide d’adolescents du village, dans une démarche de transmission.

Des obstacles demeurent : l’absence d’appellation contrôlée, le morcellement des parcelles, la compétition foncière avec le maraîchage bio et l’urbanisation, et la difficulté d’assurer la rentabilité sans soutien logistique régional. Néanmoins, la dynamique actuelle laisse entrevoir une consolidation progressive, autour de trois axes :

  • Patrimonialisation active : programmes de sauvegarde, restauration des murs à vignes, signalétique historique.
  • Expérimentation et formation : promotion de nouveaux cépages et de méthodes respectueuses de l’environnement (engrais verts, confusion sexuelle contre les insectes, etc.).
  • Intégration à la gastronomie locale : créations de « menus vins-vexinois », événements croisant producteurs, restaurateurs et consommateurs.

Un terroir en constante renaissance

Loin d’un retour en force des grands vignobles historiques, la vigne du Vexin symbolise aujourd’hui la vitalité d’une ruralité inventive, à l’écoute de ses racines. Qu’il s’agisse de flâner entre les ceps lors des Journées du Patrimoine ou de goûter, le temps d’une fête de village, à un blanc prometteur, le Vexin viticole propose une expérience ancrée dans le temps long, mais ouverte sur des approches nouvelles et participatives. Ce renouveau discret, fait d’essais, de tâtonnements et de passions partagées, dessine un modèle singulier : à la fois mémoire paysanne, espace d’expérimentation et antidote à l’uniformisation du paysage agricole francilien.

Sources :

  • Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP)
  • Parc naturel régional du Vexin français (PNRVF) – La vigne dans le PNRVF
  • INAO, “La vigne en Île-de-France”
  • Ville d’Auvers-sur-Oise – Dossier patrimoine
  • Association Tourisme en Pays du Vexin (ATPV Vexin)

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