Le Vexin, une région historiquement viticole

Le terroir du Vexin – calcaire, argilo-siliceux, et exposé aux caprices de la Seine et de l’Epte – faisait de cette région un espace privilégié pour la culture de la vigne depuis l’époque gallo-romaine. Alors que d’autres vignobles franciliens (Ivry, Argenteuil, Suresnes) faisaient figure de proue, celui du Vexin occupait, selon l’historien Philippe Méaille (Les vins du Vexin et de l’Île-de-France du Moyen Âge à nos jours), jusqu’à 5000 hectares à la fin du XVIIIe siècle. Véritable mosaïque paysanne, la vallée était alors réputée pour sa diversité variétale.

Des cépages d’autrefois adaptés au terroir du Vexin

Des cépages rustiques pour un climat tempéré

Jusqu’au petit âge glaciaire, les vignerons vexinois cultivaient principalement des cépages précoces adaptés à la fraîcheur du Bassin parisien :

  • Le Gouais blanc : Cépage prolifique, parfois appelé le « cépage du peuple », il dominait la moitié nord de la France. Sa rusticité le rendait idéal pour les conditions fringales du Vexin. Il était souvent associé à un vin blanc léger, apprécié quotidiennement malgré sa faible garde. De nombreux cépages modernes, dont le Chardonnay, sont issus de croisements avec le Gouais blanc (OIV).
  • Le Pinot noir et le Pinot gris : Moins répandus qu’en Bourgogne, ils étaient toutefois implantés sur les meilleures expositions, notamment autour de Vétheuil, Magny-en-Vexin et Chérence. Le faible rendement de ces cépages s’effaçait derrière leur qualité. Le Pinot gris donnait alors naissance au fameux « gris » d’Île-de-France, vin souple, pâle et finage recherché au XVIIIe siècle.
  • Le Gamay :

Arrivé dans le Vexin au Moyen Âge dans le sillage des échanges avec la Bourgogne et le Beaujolais, le Gamay y trouvait une terre d’adoption, produit en « Noyer-Gamay » (assemblages traditionnels) donnant un rouge fruité et accessible.

D’autres variétés à portée locale

D’autres cépages de complément, aujourd’hui presque disparus, sont relevés dans les archives :

  • Le Meslier Saint-François (ou « Meslier vert ») : Cépage de cuve blanc, autrefois appelé localement « Brunet », apprécié pour sa vivacité et planté sur les côteaux calcaires de La Roche-Guyon et de Vétheuil.
  • L’Auxerrois : Présenté comme un cépage secondaire du bassin parisien, il apportait une certaine maturité dans les assemblages, évitant l’acidité tranchante du Gouais seul.
  • Le Chasselas : Déjà célèbre sur les versants de Thomery en Seine-et-Marne, il est attesté à titre anecdotique dans les clos des grandes demeures du Vexin au XIXe siècle, utilisé surtout en raisin de table.

Cette diversité s’inscrivait dans la tradition d’une viticulture familiale, adaptée aux sols et microclimats variés du Vexin. Si les archives évoquent ponctuellement le « Fié Gris », probable ancêtre du Sauvignon gris, et la Folle blanche, ces variétés restaient marginales.

Un siècle de déclin et de disparition des cépages indigènes

La diversité originelle n’a pas résisté à la succession de crises : phylloxéra à la fin du XIXe siècle, concurrence des vins du Midi, urbanisation, exode rural et guerres. En quelques décennies, plus de 90 % des vignes du Vexin sont arrachées entre 1880 et 1914 (La Vigne). Les quelques pieds conservés servent pour la consommation familiale jusqu’à leur quasi-disparition dans les années 1960.

La renaissance récente : retour des cépages historiques et expérimentations

Le renouveau à partir des années 1990

La redécouverte de la tradition viticole du Vexin intervient à la fin du XXe siècle. Sous l’impulsion d’associations locales (comme Vigne en Vexin à Vétheuil ou aux abords de La Roche-Guyon), des parcelles sont replantées. Ce renouveau s’appuie sur les cépages symboles d’hier et sur ceux qui garantissent la faisabilité du vignoble dans le climat actuel :

  • Chardonnay : Présent historiquement dans la région sous forme de croisements issus du Gouais, il constitue aujourd’hui la base des nouvelles plantations. Il exprime la fraîcheur du terroir vexinois, tout en offrant sécurité et régularité.
  • Pinot noir : Cépage noble, de faible vigueur adapté aux versants sud. Réintroduit notamment à Vétheuil et à Magny-en-Vexin pour produire des rouges fins et des rosés, dans la lignée des traditions du « gris » d’autrefois.
  • Gamay : Retrouvé dans certaines nouvelles plantations, pour renouer avec la tradition de vins rouges fruités faciles à boire.
  • Auxerrois et Meslier Saint-François : Plus rares mais parfois replantés par des passionnés soucieux de retrouver les saveurs authentiques des anciens cépages.

Expérimentations et cépages résistants

Face au contexte climatique actuel, les replantations tiennent également compte de la résistance aux maladies et du changement climatique :

  • Sauvignon blanc : Introduit à titre expérimental, en raison de sa capacité à donner des vins vifs et aromatiques.
  • Cépages résistants (PIWI) : Des initiatives récentes testent des hybrides modernes – comme le Johanniter ou le Solaris – moins sensibles à l’oïdium et au mildiou, afin de limiter les interventions dans la vigne (Vignerons Indépendants).

Cette dynamique se conjugue dans la recherche d’un équilibre entre héritage et innovation, pour adapter le vignoble du Vexin aux enjeux environnementaux tout en sauvegardant son identité.

Les principaux cépages historique du Vexin répertoriés à travers les siècles

Cépage Époque de présence dans le Vexin Caractéristiques Situation actuelle
Gouais blanc Moyen Âge – XIXe s. Rustique, productif, acidulé Introuvable en production aujourd'hui
Pinot noir Depuis le Moyen Âge Rouge, finesse, faible rendement Réimplanté depuis 1990
Pinot gris XVIIe – XIXe s. Rosé pâle, souple, aromatique Disparu, mais base du « gris » historique
Gamay XVIe – XIXe s. Rouge, fruité, accessible Réapparu dans certaines parcelles
Meslier Saint-François XVIIe – XIXe s. Blanc, vif, acide Rare, en plantation expérimentale
Chardonnay Essor moderne, mais apparenté historiquement Blanc, équilibre, franchises aromatiques Favori de la renaissance actuelle
Chasselas XIXe s. (raisin de table) Blanc, doux, précoce Quasiment disparu
Auxerrois XIXe s. Blanc, souple, peu acide Épisodique

Influence historique des cépages du Vexin dans l’histoire du vin en Île-de-France

La notoriété des vins du Vexin doit beaucoup à la polyvalence de ses cépages – souvent assemblés – et à la proximité de la capitale parisienne, principal débouché dès le Moyen Âge. Le « vin de Paris », dont témoignent des registres du XVIe siècle, intégrait fréquemment des cuvées du Vexin, reconnues pour leur fraîcheur et leur aptitude à la consommation courante (Paris Zigzag).

On estime au XVIIIe siècle que 10 à 15 % des vins consommés à Paris provenaient du Vexin et des terrasses de la Seine. Les tonneliers d’Auvers-sur-Oise et de Vernon favorisaient l’essor de ce commerce, développant même des vins légers adaptés au goût citadin. Le « gris d’Île-de-France » était recherché jusque sur les tables royales ; il tire directement ses qualités de l'assemblage Pinot-Gouais-Meslier local.

Perspectives et intérêt actuel pour l’histoire viticole du Vexin

L’essor d’un œnotourisme patrimonial autour du Parc naturel régional du Vexin français (label « Vignobles et Découvertes » obtenu en 2015) contribue à redonner ses lettres de noblesse à ce patrimoine méconnu. La revalorisation des cépages anciens, l’attention portée à la biodiversité et l’appétence pour des vins à faible intervention remettent à l’honneur Gouais, Meslier et Gamay, à côté des valeurs sûres comme Pinot noir et Chardonnay. Les archéologues et ampélographes poursuivent leurs recherches pour mieux reconstituer l’histoire des cépages de la région : chaque nouvelle plantation, chaque vinification expérimentale, prolonge le récit d’un vignoble en renaissance.

L’engouement pour les cépages historiques du Vexin ne se limite pas à un travail de mémoire : il façonne aussi des profils de vins uniques, fidèles à l’identité du terroir. Qu’ils soient dégustés lors de fêtes des vendanges, de visites de vignerons ou inscrits à la carte de rares restaurants locaux, ces cépages invitent à renouer avec la dimension authentique et intemporelle du Vexin.

Sources : OIV, Paris Zigzag, Vignerons Indépendants, Philippe Méaille, La Vigne

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